7 ans, mon premier harcèlement

Vendredi dernier, de retour à Lille, alors que je demande à Lyna si elle a passé une bonne journée, elle me répond « halala c’est relou, y’a José* qui a passé son temps à me courir après pour m’embrasser ! ». Premier réflexe — con — du père — con — que je suis : je souris tout en me disant « ah bah oui, dis donc, t’as dû passer une journée difficile à te faire dragouiller ».

Sauf que. Quelques instants plus tard, son visage change, son petit sourire de façade disparaît… et elle se met à pleurer. Voilà.

Dans un premier temps, tu flippes. Bordel, que s’est-il passé ? 

Puis elle se réfugie dans les bras de sa mère et commence à lui raconter des trucs à l’oreille. Bordel de merde, que s’est-il passé pour qu’elle en ait honte à ce point ? Cath me rassure d’une moue de la bouche qui signifie « t’inquiète, je m’en occupe » et propose à sa fille d’aller dans sa chambre pour pouvoir parler tranquillement.

Une demie-heure plus tard, elle m’appelle pour me raconter, en présence de Lyna.

Ça fait donc deux-trois jours que José passe son temps à lui courir après pour tenter de l’embrasser. Que dès qu’elle a le dos tourné, il tente de l’embrasser. Lyna lui a dit que non, qu’elle ne voulait pas, mais il a continué. Elle a insisté, mais il a continué. Alors elle est allée se plaindre à son institutrice. Une fois, puis deux fois, puis trois fois. Lyna raconte que la maîtresse l’a réprimandé, mais qu’il a continué. Et qu’elle ne sait plus quoi faire.

Cath a donc écrit un p’tit mot à l’instit, pour lui demander un rendez-vous le soir après l’école. Le problème est a priori réglé et SURTOUT SURTOUT, Lyna sait maintenant que NON ce n’est pas normal qu’un mec lui court après pour l’embrasser quand elle n’en a pas envie.

Mais cette histoire laisse tout de même planer quelques réflexions :

  • Que se serait-il passé si Lyna avait gardé cette histoire pour elle ? Et si José avait continué ? Elle aurait fini par céder ? Elle aurait grandi avec cette culpabilité ? À quel point ça aurait modifié ses rapports aux mecs ? Combien de filles dans le même cas que Lyna ne disent jamais rien à leurs parents ? Un peu flippant.
  • Je suis heureux d’avoir dit à mes filles depuis le plus jeune âge : « ne laissez jamais personne vous emmerder, et surtout pas les garçons ». Je ne sais pas à quel point ça l’a aidé à nous dire qu’il y avait un truc qui clochait, mais j’en ai profité pour le redire et je continuerai à le répéter sans arrêt.
  • Parents, notez bien – et je pense qu’on n’en a pas assez conscience – que le harcèlement de rue commence dès le plus jeune âge pour vos mômes (je ne dis que le José en question est un harceleur, attention, juste qu’il fait ce que toute la société lui dit de faire en tant que garçon : choper des filles, c’est cool) (n’est-ce pas, Guillaume Pley ?)
  • Je pense qu’il faut régler ce souci à la racine et ça commence dès l’école. C’est pour ça que je crois à fond à l’ABCD de l’égalité lancé par le gouvernement. J’espère VRAIMENT de tout mon coeur que les instits et les profs vont être sensibilisés au plus vite par ces soucis de rapports garçons-filles dans les cours de récré. C’est important et primordial pour l’avenir de nos mômes. NON NON et NON, ce ne sont pas de simples jeux d’enfants quand la fille vient vous voir 3 fois pour se plaindre.

* Prénom changé, bien sûr

13 réflexions sur « 7 ans, mon premier harcèlement »

  1. Je crois que le débat sur le fait de parler du harcèlement à l’école est suffisamment lancé et discuté pour que je n’aie plus grand’chose à ajouter – mais j’en profite pour rebondir sur cette petite parenthèse : « je ne dis que le José en question est un harceleur, attention, juste qu’il fait ce que toute la société lui dit de faire en tant que garçon : choper des filles, c’est cool » – JUSTEMENT ce petit José a aussi des parents / amis / relations – que font-ils, eux ? Ils lui disent que courir pécho de la meuf c’est trop cool ? Parce que bon, dire aux victimes potentielles de pas se laisser faire c’est une chose, mais je me demande toujours ce que pensent les harceleurs dans leur petite tête, et ce qu’on leur a appris depuis leur prime enfance. J’ai osé une fois, une seule, manquer de respect à un de mes petits camarades, en primaire. Je vous jure que je ne me souviens pas d’avoir une seule fois vu mes parents et la maitresse autant en rogne – de quoi me faire passer l’idée même de même *rendre* le mal par le mal à l’école, sauf en cas de grosse urgence / agression… Pareil avec les vidéos / émissions débiles (sur cet exemple) – en rire, c’est pas malin, *oublier* de préciser à ses gosses que c’est de la connerie, c’est forger des cons dès leur plus jeune âge, bravo. Oui, il y a des stéréotypes, oui la moitié des gens s’en foutent – eh bien c’est peut-être là aussi qu’il faudrait travailler -en même temps que de réconforter les victimes. L’idéal dans ma tête, ce serait déjà de limiter ce genre de dérapages, que plus de gens prennent conscience que ce n’est pas forcément anodin. Et oui, le petit José n’a probablement pas (je lui souhaite de tout cœur !) de mauvaises intentions, mais s’il accepte le code que courir après les filles de cette façon c’est bien, qu’en sera-t-il quand il sera plus grand ? Quel sera son comportement ? (Non, je peux rien prophétiser, mais il y a quand même des histoires de cause à effet qui marchent bien).

    1. Je pense que les parents de ce garçon ne lui ont jamais enseigné le message « pour être un homme, il faut choper des filles » . C’est, comme le dit si bien Fabrice, la société qui véhicule ça.
      Si, souvent (comme c’est le cas ici je pense) les parents des garçons ne prennent pas le temps de revenir sur ces idéaux machos que nous inculquent chaque jour les médias, c’est parce que c’est bien les filles qui sont les premières victimes, donc les parents des garçons ne voient pas le problème. Ce qu’il faut, c’est une campagne de sensibilisation adressée aux jeunes parents. Mais ce n’est pas tout, à mon sens, il faut aussi encadrer la télé de ce côté là. La télé qui montre aux enfants des pubs avec les stéréotypes qu’on essaye de faire tomber depuis désormais plusieurs années. La télé qui montre des pubs incitant la femme à chercher, à tous prix, à être sensuelle, à plaire aux hommes, ainsi que des émissions dans le même genre ! (Je suis tombé sur une émission appelée « Les reines du shopping » sur M6. Allo ?). La télé qui montre des télé-réalité avec des jeunes femmes écervelées qui accèdent à la popularité et à la richesse grâce à leur physique. La télé qui montre des clips musicaux avec des filles qui ne sont non plus des personnages mais uniquement des objets de désir qui se déhanchent en soutif (voir le clip de Timber de Pitbull et Kesha, et TANT d’autres !).
      Pour moi, donc, plus qu’une campagne de sensibilisation, il faut être beaucoup plus attentifs aux conneries que nous balance la société chaque jour.

      1. ça, oui, je suis bien d’accord sur le fait qu’un encadrement permanent est souvent plus efficace qu’une focalisation temporaire. De plus, j’entends également parfois des aberrations de la part de parents pas si jeunes : « S’il te colle c’est pour **** (vous devinerez) avec toi, c’est normal » – père à sa fille de 12 ans. Heureusement les parents sont rarement le seul son de cloche que les enfants entendent, mais on va dire que dans certains cas ça commence déjà mal… J’ai l’impression que la télé-réalité a déjà été ouvertement et largement critiquée, mais il reste encore plein de phrases clés, d’expressions, de comportements sociaux qui passent pour être la norme, « coté filles » ou « côté garçons » – enfant je me disais que les adultes me conseillaient gentiment, « pour mon bien », maintenant je me rends compte que la plupart des « conseils » sont de cet ordre-ci : « c’est comme ça que ça marche, c’est pas grave, c’est anodin, c’est *normal* » – et ça me fait un peu flipper quand je me retrouve, parfois, dans des cercles heureusement restreints (ou pas), à être la seule à sembler avoir un souci avec certaines choses. N’empêche que je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’à la base de tout harcèlement, conscient ou pas, il y a un acteur – et qu’il y aurait donc également un travail à faire de ce côté-ci : « Ne te laisse pas faire » vs « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse » ; « il y a des comportements pas forcément souhaitables ni légitimes », qu’on soit fille ou garçon. Après tout, il arrive que les deux soient victimes et/ou harceleurs à l’école.

  2. Bravo ! Elle vous a parlé, ça prouve qu’elle commence à comprendre que ça n’est pas le genre de problèmes qu’on garde pour soi, et que ça n’est pas normal qu’un garçon vient l’embêter pour l’embrasser, et qu’elle ne doit pas céder. Ca prouve qu’il faut continuer à lui répéter ce message comme vous le faites si bien et qu’il commence à rentrer dans sa tête !
    Je sais que ça doit pas être facile du tout de vivre ça en tant que parents, mais voilà je pense que le fait qu’elle en ait parlé à sa maîtresse, qu’elle ai saisi que ce n’était pas normal que son camarade continue et qu’elle vous en ait parlé (et qu’elle n’ai pas cédé non plus aux demandes du camarade) , c’est particulièrement positif !
    Courage et encore bravo

  3. Dans l’école où je travaille en tant qu’animatrice, sur les temps dits « périscolaire » je fais très attention à ce genre d’attitude, mais parce que je me sens très concernée par ce sujet. C’est d’abord la mentalité des adultes qu’il faut changer pour que la vision des gens, en général, évolue. Et faut les entendre les adultes….

  4. J’ai 15 ans et ça m’était aussi arrivé en CE2, (je sais pas quel âge ça fait du coup), il n’arrêtait pas d’essayer de m’embrasser, moi je ne voulais jamais, tout ses et mes « amis » « m’encourageaient » à me « laisser faire » (c’était un peu le jeu de tout le monde, il fallait que je l’embrasse). Finalement il a réussi à m’embrasser (on m’a que ma maîtresse venait et j’étais dans un coin pour lui échapper, je me suis retournée, il m’a embrassé) et je suis aller voir un surveillant qui est tout de suite venu le voir lui dire « est-ce que tu aimerais que je te force à l’embrasser (un de ses amis) » et il a fait non de la tête et à arrêter. Je l’avais pas dit à mes parents mais ils savaient qu’il m’aimait.

  5. En CE1, un de mes « camarades » de classe a voulu me toucher, en commençant par me caresser la cuisse, alors qu’on était dans un coin à part de la classe à travailler sur un projet. J’ai tout de suite était aller voir la maitresse, complètement paniquée. Il a été changé de classe par la suite.
    Je vous raconte pas ma panique quand j’ai su que j’allais être dans sa classe en 4e. (Où tout c’est bien passé finalement.)
    Ca a beau faire… Bah pas loin de 20 ans, je pense toujours à cette histoire, qui a eu certainement des répercussions dans mes histoires beaucoup plus tard… Et qu’effectivement, quand le jour viendra, j’expliquerai à mes enfants que non, on ne force pas quiconque à faire quoi que ce soit, même si on en a très envie.

  6. Super article ! Ça me fait penser à mon Papa qui nous a toujours dis à mes sœurs et moi de ne pas nous laisser embêter, en particulier par les garçons. En maternelle : « Si on t’embête, tu met un doigt dans l’œil ou un coup de pied dans le zizi ! » Ben… on m’a pas souvent embêtée 😀

  7. Il est évident que c’est un problème dont il faut s’occuper à la racine, comme tu l’as dit ça commence en primaire mais surtout au collège où c’est là que tout part en vrille. J’ai eu une expérience assez difficile lors de mes années 4ème-3ème, c’est souvent là que l’instinct de méchanceté ressort chez les ados. Autant te dire que le corps enseignant a été d’une inefficacité rare et j’ai bien compris que j’allais devoir gérer ça tout seul : attendre de passer le brevet pour me casser de ce collège et pour pouvoir enfin « chiller » au lycée.

    Bref, c’est jamais facile et il faut se montrer vigilant, chose que tu as l’air de très bien faire dans ton rôle de parent. Je sais que moi, ça m’a aidé (grâce au soutien de mes parents, j’ai pu finir par changer de classe en 4ème pour essayer de minimiser les choses).

    Tout ça pour dire que le « bullying » est un véritable problème en France. C’est à la limite du tabou vu le retard qu’on a sur d’autres pays…

  8. Tiens j’ai eu la même chose quand j’étais gamine, vers 5, 6 ans.
    J’étais l’obsession d’un gamin qui avait décidé de me courir après à chaque récréation pour m’embrasser ou, le cas échéant (vu que je faisais tout pour l’éviter), baver sur mon écharpe violette. J’avais tous les jours des longues traces de bave sur mon écharpe (style escargot – du meilleur effet) et j’étais complètement terrorisée (la preuve, c’est encore très vif à 26 ans).
    Je me souviens en avoir parlé à beaucoup de monde et surtout aux enseignants/surveillants qui me disaient que c’était un jeu (oui euh je pense pas que j’avais l’air de trouver ça drôle mais soit).
    Je crois que c’est ma mère qui a fini par venir parler au gosse, ou à ses parents, à la sortie de l’école, et j’ai déménagé peu de temps après donc ça a réglé le problème… Ca parait con mais c’était un peu traumatisant. Bref, merci pour ton article, je pense que beaucoup de parents (ou juste adultes) sous-estiment ces situations et mettent ça effectivement sur le compte de « jeux » qui n’en sont pas.

  9. Evidemment que tout le monde sous-estime ces histoires. Sur toutes les chaines (rares sont celles qui survivent), sur toutes les pubs, dans tous les films, les filles sont des grosses chaudasses qui se baladent en mini short et montrent leurs seins quand les mecs sont des gros baraques à qui il suffit de les regarder dans les yeux et de leurs dire « on baise ce soir ? » pour qu’elles accourent comme des chiennes en chaleur. Pourquoi vous vous étonnez encore ?

    Vous connaissez l’adage : un homme qui séduit les femmes c’est un tombeur, une femme qui séduit les hommes c’est une pute. Qu’elle fasse le ménage ou le trottoir, la femme reste un outil destiné à satisfaire les besoins primaires des hommes (ou des femmes, d’ailleurs). J’ai eu le malheur de tomber sur une image porno dérivée d’un manga, et dans tout le site ceux qui laissaient les commentaires avaient l’air de penser que oui, toutes les filles aiment qu’on les force à coucher, qu’on leur crache dessus, qu’on la prenne à plusieurs, qu’elles ne peuvent pas se passer de gode, et j’en passe. Et les gamins ont accès à ça, parce que c’est NORMAL ! Combien de parents ont un contrôle parental sur leur ordi ? Déjà, combien de parents ne laissent pas leur gamin aller sur l’ordi à 6 ans même si « ya les copains qui y vont aussi ! » Au ciné il y a des gamines de 8 ans en mini jupe en skai noir et débardeur ! On vend même des soutiens gorges rembourrés exprès ! On habille nos filles comme des femmes, nos femmes comme des putes, et on s’étonne que les hommes les considèrent comme telles !

    Bien sur il ne faut pas généraliser. Et j’aimerais assez qu’on arrête de dire que c’est le garçon qui est con (oui je suis macho, et alors ?). Peut être qu’effectivement ses parents sont des gros branleurs qui lui disent « dans la vie mon fils, faut te servir ». Mais peut être que ce sont des bosseurs, qu’ils n’ont pas le temps de s’occuper de leur gamin, que la nounou le laisse devant la télé toute la journée, qu’ils sont alcooliques ou drogués, voire même qu’il n’en a pas. Il y a des tas de paramètres à prendre en compte dans ce genre de cas. Donc non, ce n’est pas toujours la faute du garçon. Comme j’ai l’habitude de dire à mon connard de chef, quand on n’a que la moitié des infos, soit on se renseigne, soit on la ferme.

    Pour conclure, oui ce genre de truc est lamentable. Surtout parce que ça va être de pire en pire. Et ça affecte très longtemps celle qui en est victime. Ça peut détruire complètement sa confiance en elle, et très peu aujourd’hui ont des parents qui vont lui dire derrière : « ne laisse personne t’emmerder, et surtout pas les garçons » ou qui vont lui dire qu’elle a eu raison de se plaindre. Aujourd’hui, les parents vont répondre « t’avais qu’à faire attention », « c’est pas grave, on va pas en faire un drame », « soit contente, c’est parce que t’es jolie », « ouais bah vu comme t’es, c’est étonnant qu’un garçon te court après ! ».

    On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille. Et quand on souffre, il est très dur de rester gentil. Surtout si on n’a aucun appui. Donc oui cette histoire est terrifiante sous bien des angles, et non, le garçon n’est en aucun cas responsable.

    Désolée si j’ai froissé quelqu’un.

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