Nabilla et les nouveaux modèles économiques des magazines web

Oui, je sais, le parallèle n’est pas forcément évident a priori.

Allez donc lire cette brillante tribune de Sylvain Bourmeau sur Mediapart à propos du succès du paywall mis en place par le NY Times.

Pris dans la spirale de la gratuité, dont les effets sur la qualité de la production éditoriale se sont fait sentir à mesure que le coût pour mille (CPM) des bannières chutait vertigineusement, obligeant les rédactions à effectifs au mieux constants à produire toujours plus de pages pour maintenir les revenus publicitaires, les journaux les plus lucides ont commencé à chercher le passage vers le payant comme d’autres avaient espéré un passage du Nord-Ouest.

(Lisez la suite sur Mediapart, c’est particulièrement éclairant)

La sordide « affaire Nabilla », qui a occupé la quasi-intégralité de l’espace médiatique de l’internet il y a 20 jours (Morandini annonce 40% d’augmentation de son audience et plus d’1 million de visites (!) sur la news consacrée à cette histoire), est symptomatique de l’absurdité de la course à l’échalote l’audience-à-tout-prix guidée par le « buzz ».

Pour être visible en tête de Google News, il faut que le contenu soit le plus « frais » possible. Les rédactions finissent donc par produire un maximum de contenus sur le sujet, sans n’avoir réellement rien de nouveau à ajouter sur le sujet, à la façon des chaînes d’info continue — bien obligées, elles, de combler le temps d’antenne là où l’internet laisse une forme de liberté absolue. Quand l’internet finit par singer la télé. Douce ironie.

Sur madmoiZelle, on a fait le choix de ne pas DU TOUT évoquer cette affaire. Pour une raison banale, mais a priori folle, vu l’aspect moutonnier de tous nos camarades éditeurs : on n’a pas trouvé d’angle qui sorte du lot, ou qui nous corresponde, ou avec lequel on se sente à l’aise. On avait d’abord pensé à faire le parallèle entre l’existence médiatique de Nabilla et une tragédie grecque, mais ça faisait un peu tiré par les cheveux.

Donc on s’est abstenu-e-s. Je sais que ce week-end-là, on a perdu des centaines de milliers de visites (et sans doute pas mal de VU Nielsen), qui auraient atterri sur madmoiZelle parce qu’ils cherchaient des infos sur le-truc-dont-tout-le-monde-se-moque-mais-dont-tout-le-monde-parle.

En décidant de ne rien publier sur le sujet, j’ai volontairement tiré une balle dans le pied de ma boîte, à l’heure où on lance notre régie publicitaire interne et où il va devenir primordial de sortir une audience la plus grosse possible, le marché pub étant ce qu’il est.

Mais je sais que c’était la bonne décision, pour plusieurs raisons :

  • Tous ces gens qui seraient arrivés par madmoiZelle via Google News ont-ils quelque chose à faire de lire madmoiZelle ?
  • Je veux autant que possible des madmoiZelles sur madmoiZelle, ou tout du moins des gens qui (re)viennent nous lire régulièrement, parce qu’ils viennent lire madmoiZelle, pas parce qu’ils cliquent sur le premier lien venu sur Google.
  • Et quand bien même ils viendraient pour la première fois parce qu’ils ont cliqué par hasard sur un lien sur Google, je veux que le premier article sur lequel ils tombent soit représentatif de notre ligne édito et notre ton et nos valeurs.

Parce que oui, au final, le seul truc décevant dans cette histoire, c’est que ça aurait permis de faire connaître / découvrir madmoiZelle à tous ces gens. Mais je me dis qu’ils reviendront (ou pas), plus tard, par un sujet qu’on aura eu envie de publier et dont on sera fièr-e-s.

C’est LE challenge de 2015 : trouver notre indépendance commerciale tout en réussissant à garder notre indépendance d’esprit. Un challenge d’autant moins évident pour notre petite boîte indépendante (paradoxe) et à l’assise financière limitée.

En parallèle, je réfléchis tranquillement, à des moyens alternatifs de gagner de l’argent, pour ne pas avoir à parler-à-tout-prix-des-trucs-dont-tout-le-monde-parle-pour-faire-de-l’audience-parce-quil-faut-bien-payer-les-salaires-de-tout-le-monde.

Et sur le sujet, la tribune de Sylvain Bourmeau est un phare dans la nuit, à mon humble avis.

(Ce que j’aurais dû faire, c’est l’interviewer pendant 1h quand elle a commencé à sortir médiatiquement — comme me l’avait suggéré naguère Denis, mon brave associé)

Mise à jour : suite à cet article, Navo, qui est toujours prêt à aider, a proposé une solution de son cru. C’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd 🙂

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