Ta main à mon cul, ma main dans ta gueule

Ça fait un bail que je n’avais pas parlé de parentalité, mais nous y voici, j’ai une histoire à vous raconter. Elle est tellement symbolique de tout ce qu’on fait subir à nos enfants inconsciemment que je ne pouvais pas la garder pour nous. La voici :

Samedi 25 novembre 2017, journée de lutte contre les violences faites aux femmes. Je suis avec les filles — Cath travaille toute la journée — et je leur lis un commentaire Facebook sous notre article intitulé Mon mec vient de me frapper pour la première fois, que faire ?

Le commentaire d’une lectrice de madmoiZelle dit :

Citation de ma mère : si jamais ton mari te frappe, tu prends la casserole par la poignée, tu la lui exploses sur la tête. Puis tu prends la batte de baseball (oui on a des battes) et tu le finis par terre. Tu finis par un gros coup de pied dans les parties.
Et enfin tu fais tes valises.

Ah, il s’excuse ? Tu lui remets un coup de casserole le temps de finir ta valise. Et tu t’en vas.

Avec le temps, j’ai appris à être d’accord avec cette vision des choses. J’ai trop lu, trop entendu de femmes victimes de violences qui ne s’imaginaient même pas qu’elles pouvaient riposter.

On éduque les petites filles à être sages, gentilles, pendant qu’on apprend aux petits garçons à se défouler, à se défendre, à taper dans tout ce qui les contrarie.

Donc remettre les filles dans une perspective de violence, dans un contexte de défense face à la violence, ça me va.

Entendez-moi bien : je suis fondamentalement non violent, je ne dis pas de leur apprendre à cogner sans raison, mais au moins qu’elles sachent que c’est possible de le faire si elles se sentent en danger.

Tends la joue gauche si on te tape sur la joue droite alors qu’en France, une femme meurt tous les 3 jours sous les coups de son mec, ça va bien deux minutes.

Je lis ce commentaire aux filles, pour tester leur réaction. Lyna me dit :

— Mais t’as pas le droit de répondre !
— Alors si, en France, il y a un truc qui s’appelle la légitime défense. Dans certaines circonstances, tu peux répondre à des coups face à de la violence.
— Bah pas au collège. C’est un coup à se faire punir.
— Si tu te fais punir parce que tu réponds par un geste violent à une violence que tu as subi, je te promets que je viendrai défendre ton cas auprès du directeur.

Un moment passe, et une dizaine de minutes plus tard, Lyna m’interpelle :

— Tu sais, y’a un garçon (qu’on appellera Corentin pour l’histoire) qui m’a mis une main aux fesses au collège. J’étais en colère, alors je lui ai mis une claque.
— Si tu t’es sentie agressée et que ça t’a énervée qu’il fasse ça, tu as bien fait, je pense.
— Oui mais j’en ai parlé le soir avec Maman, et elle m’a dit que j’aurais pas dû lui mettre une claque, que la violence, ça ne résout rien, que j’aurais dû aller aller voir un adulte.

On arrive là à un moment où je dois vous expliquer notre fonctionnement avec Cath : bien sûr, on est d’accord la plupart du temps, mais quand on est en désaccord, on l’exprime aux filles.

Dans le respect de l’avis de l’autre, bien sûr, en disant « tu vois, là je suis pas d’accord avec ta mère / ton père », mais on le dit, plutôt que de faire mine qu’on est ok alors qu’on ne l’est pas.

Ça permet aux filles déjà de voir :

1/ qu’on n’est pas des adultes qui avons la science infuse sur les histoires de la Vie,
2/ qu’il est possible d’être en désaccord avec nous (puisque nous-mêmes pouvons ne pas être d’accord l’un avec l’autre),
3/ qu’elles peuvent en profiter pour se faire leur propre opinion par rapport à la nôtre et à celle des autres adultes. (bien sûr, ça n’arrive pas tous les 4 matins, et c’est souvent sur des sujets primordiaux et importants, comme celui-ci)

J’enchaîne donc :

— Écoute, je comprends pourquoi ta mère t’a dit ça, mais je suis pas d’accord avec elle. Ça arrive.
— Et en plus, elle m’a demandé d’aller m’excuser auprès de Corentin.
(là, je suis scotché, parce que connaissant Cath, ça m’étonne grandement) Ah bon ??? Et tu l’as fait ?
(avec les larmes qui montent) Bah oui.
— Et lui s’est excusé ?
— Non. Je, je crois pas.

Parfait. Double peine donc. Je connaissais les positions de Cath sur la violence, mon avis a de mon côté pas mal évolué ces dernières années après avoir lu tant d’histoires chez madmoiZelle, mais qu’elle vienne lui demander de s’excuser, ça m’a scié le cul.

Malgré tout, je lui laisse très naturellement le bénéfice du doute, et j’enchaîne :

— Écoute, ça m’étonne de ta mère qu’elle t’ait demandé ça. Je suis désolé pour toi, vraiment, t’as l’air d’avoir les boules.
— Oui.
— Tu ne voulais pas t’excuser ?
— Non, parce que c’est lui qui m’a touché le cul.
— Oui, je comprends. Mais pourquoi tu l’as fait ?
— Parce que Maman m’a demandé de le faire.
— Et si ta mère te demande d’aller te jeter dans le canal, tu vas y aller ? (vous noterez l’excellente vanne)
— Beh non.
— Mais s’il te plaît, vraiment, ne fais plus jamais un truc que tes parents ou un adulte te demandent de faire, et que tu n’as pas envie de faire.  T’aurais au moins pu dire à Maman que t’avais pas envie, elle aurait été capable de t’entendre, tu sais.
— Oui je sais, mais j’ai pas osé.

Voilà voilà. Ça fait des années qu’on tente de leur dire qu’elles peuvent nous dire les choses, à leur apprendre la désobéissance, les inciter à réfléchir par elles-mêmes, à subir le moins possible et à exprimer leurs opinions. Y’a encore du boulot.

Après un p’tit câlin de réconfort, je lui propose d’en reparler à trois avec Cath, pour mettre tout ça au clair.

Après un déj à discuter, il s’avérera :

  • Que Cath a bien dit qu’elle n’approuvait pas de taper en représailles de cette main aux fesses.
  • En revanche, jamais elle ne lui a demandé d’aller s’excuser.
  • Mais, face à la position de Cath, Lyna n’a pas pu faire autrement que d’aller s’excuser, sans doute pour « réparer » son geste et la mettre en conformité avec l’avis de sa mère.
  • Elle a bravé sa paire de boules pour aller s’excuser, l’a sans doute bien avalé, puisqu’elle ne m’avait pas parlé de cette histoire, qui datait d’il y a un mois et demi.

Et ensuite ?

L’histoire ne s’arrête pas là. Il s’avère que le petit Corentin est dans un groupe de travail avec Lyna. Et qu’il venait à la maison samedi après-midi pour bosser sur leur exposé.

Après avoir vérifié avec Lyna qu’elle était ok sur le fait que je lui cause, j’ai donc alpagué ce bon Corentin en lui disant :

— Ah mais j’ai entendu parler de toi, Corentin ! Tu sais pourquoi ?
— Non…
— T’es sûr que tu sais pas pourquoi ?
— …
— T’as pas fait un truc à Lyna particulièrement bête dernièrement ?
— Ah si, je lui ai mis une main.
— Une main où ?
— (la tête rentrée dans le cou) Aux fesses.
— Voilà. Pourquoi tu as fait ça ?
— Parce que Jojo m’a dit « cap ou pas cap ? »
— Ah. Bah ça tombe bien, parce que Jojo vient aussi, on s’expliquera.
— Tu sais que ça se fait pas, de mettre au main au cul sans demander si c’est ok ?
— Oui j’ai compris.
— Très bien. Je sais bien qu’on vous l’explique pas, à vous les p’tits mecs, qu’on va tout faire pour vous dire que les filles sont différentes de vous, mais c’est faux. Tu sais pourquoi ? Parce qu’avant d’être une fille, Lyna est un être humain, et que comme toi, elle mérite le…
— Le respect ?
— Exactement.
— Donc tu me promets que tu manqueras plus jamais de respect à Lyna, certes, mais aussi à toutes les autres filles ?
— Oui, promis.
— J’imagine que t’en as pas parlé à tes parents ?
— Non.
— J’imagine que t’es pas très fier de cet épisode ?
— Non.
— Donc voilà ce qu’on va faire : je ne vais rien dire à tes parents pour cette fois. Mais si j’entends à nouveau parler de toi, je m’occuperai d’appeler tes parents directement et de leur expliquer. On est ok ?
— Ok !

À vrai dire, je ne sais pas si jouer la carte de la complicité / ne pas en parler aux parents était la bonne carte à jouer à ce moment-là. Peut-être pas. Mais c’est comme ça que je l’ai senti sur l’instant.

Pour la petite histoire, j’ai sorti la même tirade au fameux Jojo, mais avant ça, je me demandais d’où ça lui venait son « cap ou pas cap ? », il m’a répondu :

— J’avais vu ça sur Youtube, y’a un youtubeur qui faisait pareil, et j’en ai parlé à Corentin.
— Et donc comme t’as vu ça sur Youtube, tu te dis « chouette je vais le refaire ? » J’espère pas pour toi, parce qu’y a vraiment tout et n’importe quoi sur Youtube, j’espère que t’es capable de faire le tri.
— Oui, je sais.
— Et c’est pas parce que c’est un adulte qui le fait que c’est toléré. Avant d’imiter bêtement les adultes, demande-toi si tu penses que ça se fait, ou pas. Je suis sûr que tu trouveras la réponse au fond de toi.

Quelques leçons tirées de cette histoire

Voilà voilà. Je me permets juste de dresser ici une petite liste de leçons, parce que cette histoire est symptomatique de tellement de choses qui foutent en l’air notre société actuelle.

  • Pour commencer, et avant tout : quand j’ai pris conscience de l’impact potentiel que pouvait avoir cette banale histoire de main au cul sur le reste de l’existence de Lyna, j’ai eu le tournis.
    Si vous rapportez à l’échelle d’une vie cette culpabilité qui l’a amenée à aller s’excuser contre son gré, si vous « l’étendez » à d’autres sujets sans qu’on l’ait « traitée » ce jour-là, ça fait un peu peur.
  • Si vous voulez apprendre à vos mômes à se faire leur propre opinion face aux adultes – critère essentiel pour qu’ils deviennent des êtres humains libres, vous aurez environ toute la société contre vous. Brace yourselves.
  • Nos enfants regardent des trucs tous les jours qui sont complètement crétins, et bizarrement, ils tentent de les imiter. C’était déjà pareil quand j’étais môme, ça n’a pas changé, mais la quantité d’images à disposition était bien moindre et y accéder était un parcours du combattant.
    C’est un cliché récurrent sur l’usage d’internet chez les mômes, mais en voici une illustration : tout ça mérite une éducation et un dialogue particuliers, parce que wow, tant que nos enfants continueront à ériger les adultes crétins et misogynes en modèle, on n’est pas sortis.

Quant à Corentin et Jojo, je ne sais pas s’ils le referont ou pas ou si cette discussion les aura marqué, mais dans tous les cas, une chose est sûre : dans cette histoire, Lyna a été soutenue et protégée, et y’a bien que ça qui compte à mes yeux.

Et rappelons à toutes fins utiles que le premier harcèlement de cour de Lyna, c’était quand elle avait 7 ans.

Si ces histoires d’éducation et de parentalité vous intéressent, je vous propose de découvrir mon podcast Histoires de Darons, où je reçois chaque premier et troisième lundi de chaque mois un père pour discuter avec lui de son parcours vers la paternité.

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